Douceur et carmin

Dans l'immense pièce vide, l'écho de "Dream a little dream" résonnait sensuellement. La poussière voletait en rythme à travers les vitre salies, que le soleil cherchait à percer de ses rayons d'été. L'abandon du lieu était marqué de traces de pas. Quelqu'un avait dansé seul, tournoyant sur lui-même. Sur une antique patère de bronze, était accrochée une longue veste de cocher d'un noir corbeau, au bas légèrement grisâtre.

Sur une chaise pile au centre du lieu, sorte d'ancienne usine d'exploitation raciale, je m'éveillai difficilement, les yeux embués de drogue. L'endroit tanguait avec la chanson. Les mains soigneusement serrées dans une vieille corde grinçante derrière le dossier, un miroir me faisait face, essuyé pour que j'y voie la mise en scène. Un bâillon crasseux m'oppressait le crâne et les dents. Une robe à l'odeur de naphtaline, blanche et datant du siècle précédent, avait été enfilée sur mon corps, et épousait parfaitement mes courbes. Ma poitrine opulente battait au rythme de ma respiration, qui se fit de plus en plus rapide. Mes pieds nus balayaient la poussière dans un ballet de débat. Mes cheveux avaient été coiffés en un chignon soigné. Le bruit de la chaise frottant le béton fit apparaître un grand homme séduisant derrière moi. Vêtu d'une chemise ouverte à jabot, de la dentelle aux poignets, il s'approcha de moi, et j'aperçus l'éclat d'une aiguille dans sa main droite.

Il avança d'un pas lent sur l'air de musique qui retentit de nouveau. Ma poitrine semblait compressée et sortant de son corset, l'angoisse m'assaillant telle une lance portée en plein cœur d'une victime effrayée. Etrangement, je n'émis aucun son. Il s'approcha de moi, un parfum de lavande menaçant, rétrécissant notre distance. Lorsqu'il fut derrière moi, il se pencha sur mon cou, l'embrassa tout en me piquant les lèvres de son aiguille. Une goutte de sang gonfla, et il me libéra la bouche d'un geste sec et sûr. Puis ses doigts étalèrent les fines perles carmin comme un maquillage sordide. Aucun mot ne quitta sa gorge, et il se contenta d'attraper un vieil appareil photo que je n'avais pas remarqué dans mon dos pour me mitrailler, une érection visible sous pantalon moulant. Un doigt sur les lèvres, il m'intimait de me taire en silence. Ce que je fis, sans savoir pourquoi. Puis les photos quittèrent l'appareil pour joncher le sol de la beauté qu'il voyait en moi. Son regard de braise était plus parlant que tout. Il m'aimait, et je ne le connaissais pas. Un murmure quasi inaudible quitta sa bouche, et une excitation soudaine, violente, me pénétra brutalement. Je gémis sans le désirer, et l'homme en profita pour venir lécher le sang frais qu'il avait laissé échapper. Puis il me détacha avec adresse et me fit tournoyer sur la musique qui continuait, encore et encore. Je me laissai guider, une moiteur naissante entre mes cuisses. Oubliée ma vie, oubliés mes souvenirs. Il n'y avait plus que lui et moi. Il me sembla, comme dans un rêve surnaturel, que ses canines s'allongèrent pour pénétrer mon sein gauche dans un léger craquement qui me rappela le diamant sur le trente-trois tours d'un électrophone.

Il aspira toute ma substance vitale, et je ne pus que me laisser faire en gémissant de plaisir, sans voir la mort arriver.

La nuit tombée, je me sentis enfouie sous terre, sans aucun besoin de respirer. Ce que je ne réalisai pas tout de suite. Je me mis à bouger sous le sol meuble, et en sortis sous la lune blanche et ronde. Il était là, m'attendait, les yeux luisants comme ceux d'un chat, et me tendit la main. Je la saisis, défis mon chignon écrasé, secouai ma chevelure bouclée, et de fins grains bruns furent projetés dans l'air. Ses lèvres trouvèrent les miennes.

J'étais autre.


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