Ensemble et seuls

Nous étions dix. Nous étions seuls. Seuls dans nos godasses qui avaient déjà souffert autant que nous. Mon pantalon était trop grand et je redoutais de savoir ce qu’il y avait dans mes chaussettes.

Tout sentait la boue, la clope, la merde et les larmes. Dans nos tranchées étroites, on ne jouait plus à faire le « Bonhomme », non, on se pissait dessus ensemble au moindre bruit.

Ce soir, il pleuvait. On allait encore patauger dans l’eau. Ce qui n’allait pas arranger l’état de mes pieds. Désormais, j’arrivais même à dormir le cul dans l’eau froide, ou debout, la tête posée contre le casque du voisin. J’avais faim, et ici, au centre de cette région sanglante, on ne recevait pas de courrier. Les photos de nos bonnes femmes, des enfants étaient pliées, pâles et humides. Mais c’était tout ce que nous avions pour nous rappeler ce qu’était la vie, ce que nous allions perdre. Car ici, dans la terre, entre les balles qui fusaient parfois, transperçant l’un des nôtres, on ne s’imaginait plus en sortir.

C’était si long depuis que j’étais parti. Ça se comptait en années. Plus de place pour les croix, pour compter. On bougeait tellement…

Je sentais la fin arriver. Pas de la Guerre, ça, non ! Les généraux et chefs d’Etat n’avaient pas encore fini de pinailler autour des tables en chêne, sur lesquelles trônaient de magnifiques cartes. Dessus, des pions ciselés qu’on déplaçait. Nous.

Ceux d’en face, on ne les détestait pas tous. On s’entendait pleurer parfois, chacun dans sa tranchée, dans son langage. Mais pour finir, on était les mêmes. Mon arme faisait partie de moi, et c’était pareil pour les autres.

Oh ma Belle, j’ai beau penser à toi, à ton nom, ton visage. Tu t’éloignes un peu plus chaque jour. Et le matin à la couleur dégueulasse se lève. Tes yeux étaient bleus ou gris, déjà ? Je ne me souviens plus du goût de tes lèvres. Je suis las, debout. Les autres se bousculent, me poussent. Des cris fusent. J’entends la scène comme un spectateur à moitié endormi au cinéma. Et tes cheveux boucl…

Mon front est percé d’un trou. Un trou rouge dans la boue, la grisaille. Ce matin, c’est mon tour.

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