Fugue

Je m’étais évadée de ma chambre en cachette, agile comme une jeune chatte, pieds nus, à une époque où j’aurais été fessée et humiliée si cela s’était su.

Jonah m’attendait debout, contre la rambarde de sa terrasse, une fumée bleue s’échappant de ses lèvres. J’avais dix-sept ans, et un chaudron d’hormones en ébullition dans le corps. Mon pantalon bleu clair me descendait presque jusqu’aux chevilles, et j’avais noué ma chemise blanche sous ma poitrine. Mon ventre plat se languissait de ses mains chaudes. J’allais faire l’amour pour la première fois. C’était l’été 62, et la fillette en moi s’effaçait aussi vite qu’un cheval au galop.

Lorsqu’il me vit arriver, éclairée par une demi-lune et des étoiles nues, il afficha ce sourire craquant auquel je ne pouvais pas résister. J’étais excitée, et j’avais un peu peur aussi. Ses yeux gris me détaillèrent avec envie, et son nez effleura ma gorge doucement parfumée.

Un grondement sensuel résonna dans la sienne. Il m’ouvrit la double porte de sa maison de bois, et m’invita d’un geste à pénétrer son antre. Une fois la porte refermée sur nos envies, il se dirigea vers son électrophone et y cala un vinyl. La musique emplit doucement la pièce, son rythme battant dans ma poitrine douloureuse. J’avais tant envie de ses mains !

Alors il baissa la lumière et s’approcha de moi. Les froissements de tissus jetés au sol ne couvrirent pas l’air sensuel qu’il avait choisi. Sans y prendre garde, je me retrouvai allongée sur son matelas, à même le parquet, mon regard chocolat plongé dans le sien. Il vint s’installer à mon côté, et nous cacha sous un drap blanc.

Une pluie de baiser tomba sur mon visage, mon cou, mes seins, qu’il se mit à mordiller, et j’étais ouverte à toutes les sensations qu’il voudrait bien me faire découvrir.

Puis un grondement, une vibration, de plus en plus forte, comme un tremblement de terre. Nous nous serrâmes l’un contre l’autre, inquiets, observant dans la faible lueur de la chambre, des objets se fracasser au sol. Livres, trophées, balles de base-ball signées… Même l’électrophone glissa de son support pour se briser sur le parquet, faisant taire notre chanson de sexe. Nos doigts serrés sur nos bras, nous fûmes projetés contre le mur, et un souffle puissant, de poussière et de feu, explosa chaque vitre. Jonah me protégea en se penchant au-dessus de moi, son instinct de bête protectrice prenait le début.

« Viens ! » m’ordonna-t-il en prenant par la main. Nous nous rhabillâmes vite fait, et il ouvrit la porte sur la rue, sa main serrant la mienne, le sol penché comme un bateau en train de couler.

Vision de cauchemar au dehors. Deux mètres devant chez lui, une crevasse, un canyon, quelque chose d’immensément large et profond avait englouti la moitié de la ville, dont mon quartier. L’électricité se coupa ici. Il ne restait qu’un îlot de terre au milieu d’un effondrement titanesque. A l’extrémité ouest du « canyon », une boule enflammée était logée. Le ciel s’était précipité sur nous, et nous eûmes du mal à réaliser. Un chien hurlait sa détresse, et je venais seulement de m’en apercevoir.

Vision d’apocalypse un soir de baise. Un été chamboulé, deux vies changées. L’angoisse ferait toujours partie de nous.



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