Innocence

Du vent dans la plaine. Ciel gris crépusculaire, ma peau répond à la fraîcheur de l’air. Je piétine de la terre remuée, celle dont je semble recouverte. Sous la saleté, on remarque à peine que je suis rousse. Moi, frêle jeune fille à la mémoire vide, innocente, j’observe ce qui m’entoure. Hautes herbes, buissons de ronces, quelques boulots. Plus loin, j’entends des sons de choses qui se déplacent, puis je me souviens que ce sont des voitures.

Alors j’avance, quittant le moelleux de la terre pour le rideau fouettant des brins verts, couleur d’un soleil caché, couchant. Mes membres répondent en tremblant. Le léger froid, l’ignorance, l’angoisse, l’innocence. Je rejoins la route et marche au milieu, pieds nus contre l’asphalte tiède d’une fin d’été. Ça sent la pluie, le goudron, la sève, la terre, moi. J’avance comme un automate programmé pour se rendre à un endroit précis. Je ne sais plus où je vais, mais j’y vais quand même. Je suis mon instinct, ou plutôt des souvenirs d’une vie passée.

Devant une petite maison de bois aux fenêtres sales et à la cheminée fumante, je toque à la porte. Il n’y a pas de sonnette. J’attends. Un chat miaule en passant, la queue haute et fière. Une vieille dame m’observe depuis sa fenêtre d’en face. Ses yeux sont plissés, curieux, malsains.

La porte s’ouvre en grinçant atrocement sur une femme au teint portant l’aigreur, l’alcool et le tabac. Ses yeux au fond jaune me scrutent avec étonnement et incompréhension. Une bouffée d’air fétide de l’intérieur de la maison me parvient aux narines, et je me souviens. Les ciseaux plongés dans mon ventre, ma chute près de la cheminée. Ma chevelure flamboyante enflammée, un homme à moustache, avec de nombreuses ratiches manquantes, frappant mon bassin et mes jambes avec un marteau. Et moi, paralysée depuis longtemps, boulet d’un père et d’une mère plus que rassasiés d’avoir à me supporter, décidant de ce qu’il fallait pour mon décès. Les traits déterminés sur des visages haineux. Puis ils m’avaient enterrée, à peine en vie, au milieu des hautes herbes, à quelques centaines de mètres de la maison.

On m’accordait une seconde chance. On m’accordait haine et revanche. Je sens alors la colère couler dans mes veines, comme une émotion libérée dans mes veines, pure, vierge, nouvelle, et mes ongles s’allongent dans des petits bruits stridents. Des griffes, fines, fortes, fouettent l’air jusqu’à la gorge de ma mère, encore dans l’encadrure de porte. Il aura suffi d’un geste. Mes nouvelles armes l’habillent d’une robe pourpre, celle de son trépas. J’avance dans la maison, marchant sur son corps mou affaissé pour trouver l’autre. Je n’en ai pas conscience, mais mes pupilles ont la couleur du sang. Ce n’est pas le ciel qui m’a remise debout. Je reviens d’en bas, nourrir le Maître des Châtiments de la souffrance des pervers, des assassins, des non humains.

La porte de la chambre s’entrouvre, un cri. Mes griffes vengent ma vie abusée. Je suis le Phénix du Diable.



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