Le mal

J’avais été laissée pour morte, dans l’herbe, au-delà de la forêt, nue, rouée de coups. Le soir allongeait les ombres et durcissait les brins d’herbe. Le ciel, clair, me voyait, et peut-être que là-haut on se moquait de moi.

J’avais douze ans, j’avais fui la maison, ne supportant plus ma situation, entre un père tétraplégique aux larmes toujours présentes, et une mère… si on pouvait l’appeler comme ça. Je le comprenais, je l’aimais ce père. Et c’était si dur de le voir dans cet état, maigrissant, mourant, pleurant sur son sort.

Ma mère s’était mise à boire depuis l’accident. Elle me frappait pour la moindre chose.

« Va te coucher » ! Bam, une claque sur la tête. Peu importait si je me cognais dans un mur tant elle était forte, c’était encore ma faute.

« Aide-moi, petite merde ! » avec un torchon dans une main, un martinet usagé dans l’autre.

Je porte encore la trace des lanières sur mon flanc. Ça fait des côtes colorées…

Je faisais toujours en sorte de rester le plus longtemps possible à l’école. J’étais presque aussi maigre que mon père, je dormais mal, surtout lorsque ma mère avait picolé et qu’elle partageait sa biture dans sa chambre avec un petit gros. Lui aussi me traitait comme elle.

Et pendant ce temps, mon père pleurait toujours, souhaitant une mort qui le narguait en le laissant à l’agonie dans un canapé crasseux, aux odeurs excrémentielles. Un infirmier venait tous les jours, et repartait le plus vite possible, ne voulant voir l’évidence. Trop dur pour lui.

Cette petite maison délabrée suintait le mal, la maladie, le désespoir. Alors j’étais partie.

Et sur ma route, j’avais attiré le mal, comme s’il avait décidé de me suivre partout. Trois garçons qui m’avaient déshabillée et violée. Pourquoi rester ici ? Je n’avais personne à appeler au secours. Personne à qui me confier. Personne contre qui me nicher. Plus rien à demander. Et mon pauvre père ne pleurerait pas moins sans moi. Il comprendrait, j’en étais sûr, et peut-être que la voie lui serait ouverte. Oui, peut-être découvrirait-il le laisser-aller.

Je restai ainsi allongée, grelottant, saignant par endroits, surtout entre les cuisses. Je pensais à mon père, à nos années heureuses, et mes yeux échappèrent à mon contrôle, déversant sans discontinuer, des larmes qui gèleraient bientôt. Dans mon esprit, je sentis son sourire. Comme si, pour la première fois, alors que nous étions loin l’un de l’autre, nous pouvions communiquer par images.

Il vit mon corps nu, battu, bleu et gelé, je vis le sien, négligé par une abominable femme. Nos larmes se mêlèrent dans nos esprits, et je passai du temps avec lui, échangeant des souvenirs, des câlins, des promesses, un lien à ne jamais briser.

Cette nuit-là, mon père trouva la paix dans sa crasse et sa solitude physique. Et moi, je mourus gelée, comme ça.

J’ai monté avec lui les marches du Paradis. Je ne connaîtrai jamais un tas de choses humaines, mais j’avais connu beaucoup de ce qu’une enfant ne devrait JAMAIS connaître.

Si seulement quelqu’un m’avait tendu la main, tout aurait pu être différent. Mais nous sommes si nombreux, que l’on ne se voit plus les uns les autres.

Là-haut, je refermai les Grandes Portes d’or avec mon Père.


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