Metamorphose

Cela faisait des années que je ne pouvais quitter mon petit nid, comme l’appelait Maman. Pour être exacte, je n’avais connu que cela, et pour une raison simple. Je volais. Pour être honnête, je n’ai jamais pu poser le pied au sol. Comme un ballon gonflé à l’hélium, mon corps n’a jamais tenu compte de la gravité.

J’avais dix-sept ans, maintenant, et ma chambre rose me lassait. Pour les repas, mes parents montaient sur un escabeau pour me faire descendre péniblement, et l’on m’attachait sur une chaise, à table. Ce que je trouvais drôle, c’étaient mes cheveux qui restaient récalcitrants et leur longueur blonde ondulait au-dessus de ma tête. Mes seins flottaient dans mes chemisiers. Mais nous en avions l’habitude, c’était comme ça.

Malgré tout, ma mère avait toujours eu peur d’avoir un autre enfant. Elle m’aimait, mais il fallait avouer que ma situation était compliquée. Pour me déplacer, je nageais dans l’air, et utilisais mes mains sur les murs, telle une araignée humaine. Mon corps était filiforme, et je remerciais le ciel de vivre dans une grande maison, car alors je n’étouffais pas trop. Sauf les nuits, lestée dans mon lit.

Avec l’âge, j’observais l’inquiétude grandir dans le regard de mes parents. Surtout qu’à la surface, comme je l’appelais, le monde n’était plus très beau. Pollution, corruption, argent sale, enfants exploités… Rien ne donnait envie de descendre, et de devenir comme les autres. Bien au contraire. Mes parents se souciaient du futur, du mien comme du leur. Le pays se dégradait, l’argent arrivait moins vite, et en moins grande quantité dans les portefeuilles. Et qu’allais-je devenir, le jour où ils viendraient à disparaître ? C’était là leur grande question, à laquelle ils ne trouvaient jamais de réponse.

Alors un jour, allongée au plafond, je leur écris une longue lettre. Pleine d’amour, de liberté, de soulagement, de mes mots, et maux qui m’étaient propres. Ils allaient comprendre, j’en étais sûre. Je mis ma plus belle robe, me fis un petit sac à dos, dans lequel je glissai mon appareil photo numérique, puis ouvris la fenêtre de ma chambre, et m’envolai. Il n’y avait qu’en me glissant au-dehors que je pouvais découvrir mes limites, ainsi que mon monde, celui de l’air, des cieux, de l’espace.

Je grimpais, légère, plume humaine parmi les petits soldats de plomb que j’apercevais en bas. Aucun ne fit attention à moi. La maison de mes parents était bordée de champs colorés… Je fis une première photo.

Je les vis rétrécir, prendre de la couleur, puis passai au-delà d’une couche de nuages, seconde photographie, en ressortis légèrement humide, mais heureuse, le rire aux lèvres, à la gorge. Je croisai quelques oiseaux qui vinrent à ma rencontre, timidement, avant de s’en aller.

Je montais toujours, respirais mieux ici qu’en bas, plus libre, comme si ma cage thoracique s’ouvrait à un nouveau monde. Mes cheveux fonçaient au fur et à mesure, prenant une teinte bleu nuit. Ma robe commença à me gêner, pourtant j’étais libre de mes mouvements. Mais je sentais que je n’en avais plus besoin. Aussi, je l’enlevai, et la regardai chuter un moment, emportée par le vent, à l’inverse de moi, qui montait de plus en plus vite. Je jetai un œil à mon corps nu. Mes seins étaient lisses. Ils avaient changé, comme si jamais je n’aurais besoin d’allaiter. Bientôt, le duvet de ma peau se détacha en des milliers de minuscules étoiles luisantes sous un soleil bien présent, et bienveillant.

Je traversai la chaleur de l’atmosphère sans en souffrir, et j’observai mes contours dessiner des ondulations irisées.

Puis, je cessai de monter aussi vite, et flottai simplement dans une étendue noire magnifique, remplie de soleils, de planètes, de galaxies. Troisième photo. Je mis quelques minutes à m’apercevoir que je ne respirais plus, et que cela me semblait naturel. Mon corps ne gelait pas. Il était là où il devait être, et j’avais la vie devant moi pour explorer et rencontrer les miens. Les sirènes des cieux. Je savais de façon innée que je n’étais pas seule. Je venais de naître parmi eux. Et bientôt, quelqu’un viendrait me prendre par la main.



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